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Un éclairage européen sur l’affaire Require Hate

J’ai découvert Benjanun Sriduangkaew en 2012 grâce à une recommandation de Aliette de Bodard sur son blog. J’ai donc lu « Courtship in the country of the machine god » et j’ai apprécié la nouvelle. J’ai lu d’autres textes de l’auteur depuis avec plaisir. Mais j’ignorais tout de Require Hate et de Winterfox.

Je veux ici apporter un éclairage européen à cette affaire. Il se trouve qu’en Europe et particulièrement en France  nous connaissons ce genre d’attitudes. Certains groupes d’extrême gauche autoproclamés antifacistes ont tendance à voir le racisme où il n’est pas et font interdire des manifestations culturelles qui n’ont bien souvent rien à voir avec l’extrême droite. Mais c’est surtout des événements survenus dans le domaine du roman noir en France qui éclaire cette affaire d’un jour différent. Didier Daeninckx est un auteur de roman policier de gauche connu en France. Au début des années 90 ils se lance dans une croisade et attaque énormément de gens. Les prétextes sont nombreux et les victimes sont plus dans le propre camps de l’auteur, la gauche que dans celui de l’extrême droite qu’il prétend pourfendre. Tout est bon pour discréditer ses adversaires. Chacun de ses contradicteurs se voit assimilés à des facistes. Il va même jusqu’à attaquer des auteurs et des personnalités qui l’ont soutenues. Ainsi il va accuser son compagnon de route Serge Quadrupani d’antisémitisme alors que Quadrupani, militant anarchiste s’est violemment désolidarisé de la frange antisémite et révisionniste de l’extrême gauche et qu’il a été l’un des premier à la dénoncer.  Les méthodes sont les plus variées : insultes, lettres de menace, campagne de diffamation dans la presse. Il a même été jusqu’à faire interdire certains auteurs dans des salons du livre organisés par des gens proches de lui. Dans le milieu du roman noir des années 90, les auteurs étaient obligés de se positionner pour ou contre Daeninckx. L’écrivain Thierry Jonquet qui avait pris positions contre l’auteur se faisait régulièrement traiter de fasciste et autres insultes similaires dans divers salons du livre. L’ambiance était on ne peut plus lourde. Daneninckx avait ses réseaux bien souvent construits autour d’autres écrivains de roman noir comme lui qui relayaient ses messages.

Internet était un média confidentiel à l’époque donc il n’a pas utilisé l’arme du harcèlement. Daeninckx est un militant d’extrême gauche de la frange la plus radicale du mouvement.

Et je pense que Benjanun Sriduangkaew est aussi une militante d’extrême gauche. Non seulement les méthodes et la rhétorique qu’elle emploie sont similaires à celle de Daninckx. Elle s’appuie sur le harcèlement et la diffamation envers des auteurs connus pour leurs positions progressistes ( bref des gens qui sont censés être dans le même camp qu’elle). Elle crée des réseaux autour de collègues écrivains pour relayer son message.

Mais c’est  à l’intérieur de ses textes que nous trouvons des signes qui ne trompent pas. Même si en tant qu’auteur elle sait rester ambivalente et éviter de trop en dévoiler.  Des indices sont répartis au fil des textes, parfois des points de détails juste cités, d’autres fois des éléments développés de manière plus importantes. Et ceux ci nous renvoie à la pensée révolutionnaire maoïste.  Ainsi une rééducation des intellectuels est vaguement évoquée dans plusieurs nouvelles. Les héroïnes de « Annex » travaillent pour un système bureaucratique au service d’un pouvoir qui semble peu démocratique. Mais c’est dans « Sixty years in the women’s province » qu’elle se révèle le plus. En effet ces communautés rurales collectivistes ne sont pas sans évoquer les communes populaires de la Chine de la Révolution Culturelle. Et l’auteur nous fait comprendre que nous avons à faire à un pouvoir totalitaire mais qui est plutôt bien accepté par la population. L’héroïne se rend à plusieurs reprise sur une autre planète pour son travail. Bien entendu il s’agit d’une planète urbanisée, capitaliste et démocratique. Sridunagkaew ne se contente pas d’une critique de l’hyperconsumérisme et des excès du capitalisme. Elle oppose un totalitarisme libérateur à une démocratie aliénante. On pense immédiatement à une transposition des relations entre la Chine Populaire et Hong Kong. Loin de n’être qu’un texte sur le relativisme culturel cette novella est en fait une utopie maoïste.

Mais d’un autre coté Sriduangkaew a une prose remarquable. Ce qui fait que comme le dit très bien Elizabeth Bear sur son blog, il serait totalement idiot de blacklister l’auteur. En France malgré ses diverses condamnation pour diffamation ou harcèlement Didier Daeninckx continue à être publié. Blacklister sous prétexte du comportement condamnable de B.S relève de la même logique exclusioniste  qu’elle a utilisé sur Require Hate. Si Benjanun Sriduankaew doit être condamné c’est par un tribunal. Cela relève du droit commun. Et cela ne doit pas l’empêcher d’être publiée. En effet les auteurs de toutes idéologies ont le droit de publier sinon c’est une attitude résolument antidémocratique.

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